Comment une artiste dont le succès a reposé sur la chanson pop francophone (Brol, 2018, puis Nonante-Cinq, 2021) négocie-t-elle son passage à l’esthétique électronique, sans renoncer à l’écriture à la première personne ? Instinct se présente comme un album où la tension entre le corps dansant et la voix confidente fait office de principe de composition.
Le virage ne vient pas de nulle part. Il se prépare avec "What you want" (collaboration avec Justice) et avec la reprise de "Nightcall" de Kavinsky lors de la clôture des Jeux de Paris 2024, avant d’être pleinement affirmé par "Dis-le." Le casting de l’album (Justice, Soulwax, SebastiAn, Caroline Polachek) inscrit Angèle dans la filiation de la French touch et de l’électro belge. Cette filiation relève du choix de ses interlocuteurs autant que d’un goût : elle s’adosse à des légitimités établies, et elle le fait très bien.
Le trait le plus intéressant tient au traitement de la matière sonore, saluons au passage la qualité de la production. Angèle dit avoir, par exemple, compilé des enregistrements de son quotidien : bruits de ville, aboiements de son chien, voix d’amis, pluie captée à Bruxelles pour par exemple "Je compte". On pense ici à la notion de paysage sonore de R. Murray Schafer, voire à l’héritage de la musique concrète, qui faisait du son enregistré un matériau musical. Le dispositif a toutefois une fonction particulière : dans un genre souvent perçu comme artificiel, ces captations servent de caution de vérité. L’électronique fournit la forme et le réel fournit le gage de sincérité. Parce qu'Angèle revendique une écriture "directe", sans message caché, liée à des personnes et des moments précis ("On verra", "Je sais", "Je compte"). C’est une rupture avec l’ironie et la distance qui marquaient certains de ses textes antérieurs. Le titre de l’album, "Instinct", fonctionne alors comme programme : primat de l’immédiat, de l’impulsion, du dire ("Dis-le"), même si le format club tend à réduire parfois le texte à un refrain-mantra.
Bien sûr il y a quelque chose de lisse, des structures pop assez formatées (mais cette efficacité n’est-elle justement pas sa force ?) "Instinct" apparaît comme un album de repositionnement : changement de genre, mais continuité avec son réel sens de la mélodie et du refrain: "What you want", "Dis-le", "Une seule vie (qui se ressemblent s’assemblent)", "Love Triangle", Tout décider sont de véritables tubes, une voix expressive plutôt que démonstrative, une écriture qui mêle légèreté et profondeur. Le pari est cohérent avec ses morceaux capables de faire exister l’intime dans la pulsation et la danse plutôt qu’à côté d’elle.
